« Jusqu’ici tout va bien », vu du public

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Cela faisait un sacré bout de temps que je voulais assister à l’enregistrement d’une émission de télévision. Mais la plupart d’entre eux ont lieu à la Plaine St-Denis, qui n’était pas hyper facile d’accès. Il fallait prendre le RER jusqu’au Stade de France (un billet de métro ne suffit pas, c’est en zone 2), puis au moins un bus jusqu’aux studios. Quand en plus beaucoup d’émissions s’enregistrent le soir (au moins à partir de 18h), durent plusieurs heures et finissent plus tard que prévu, ce n’était guère pratique pour qui habite à l’opposé de l’Île de France. Et puis il y a à peine un an, la ligne 12 du métro a été prolongée jusqu’aux studios de la Plaine St-Denis. mais alors, vraiment, jusqu’à leurs pieds. Un studio semble même avoir été démoli pour faire place à l’esplanade recouvrant la station souterraine Front populaire, nouveau terminus de la ligne.
« Panavision ». La Plaine vend un peu du rêve par endroits.

« Panavision ». La Plaine vend un peu du rêve par endroits.

Et puis bon, le temps passe, je ne trouve pas le temps de m’en occuper (comme je ne trouve pas toujours le temps d’alimenter mon blog). Et il y a un mois l’équipe de Touche pas à mon poste sur D8 prend plaisir à se moquer de Jusqu’ici tout va bien, la quotidienne de 18h20 sur France 2 qui ne trouve ni son public (300 000 téléspectateurs avant les vacances, après une pointe à 500 000), ni sa ligne directrice (avec de nouveaux chroniqueurs quasiment tous les jours). TPMP souligne notamment que l’émission ne rame pas seulement pour trouver des téléspectateurs, mais aussi des spectateurs tout court : une société de casting de publics d’émissions offre 10 euros en chèque-cadeaux pour venir poser ses fesses dans les gradins deux ou trois heures.

Ni une, ni deux, je file chercher quel site gère JITVB, pour le sport (que celui qui n’a pas stalké la présence sur le web d’un participant à Confessions intimes me jette la première pierre).
Donc oui, pour assister à Jusqu’ici tout va bien, on vous offre, selon la date, un bon d’achat de 10 euros ou une place de théâtre (Quelles salles ? Quelles pièces ? Quelles places ? C’est moins engageant). Je note que les enregistrement se font en général à 18h45. Mais surprise : l’un deux, un seul, ayant lieu un mercredi, est « déplacé à 16h45 ». Qui plus est, un enregistrement où est offert un bon d’achat.
C’est juste avant mon départ en vacances en Floride, depuis le temps que j’y pense, c’est une bonne occasion. Et non, pas seulement pour les 10 euros ! On sait que l’émission ne repose sur aucun concept fort, syndicats et journalistes médias se demandent comment le producteur a pu obtenir le marché, les audiences sont catastrophiques (pour de la télé, parce que après-tout, même 300 000 personnes qui regardent la même chose au même moment, au fond c’est énorme), les chroniqueurs ont un taux de turn-over inquiétant, … Bref, peut-être que l’ambiance est super mauvaise sur le plateau. Genre pesante, glauque, mortelle. Je serai curieux de voir Ça. Si tel était le cas ça serait sacrément amusant ! Je m’inscris. Confirmation validée la veille dans la journée, me voilà le lendemain à la Plaine St-Denis, endroit mythique s’il en est pour le téléphage.

« Vous êtes… perdu."

« Vous êtes… perdu. »

J’arrive devant cet enchevêtrement de bâtiments, formant une sorte de centre-ville dans le centre-ville, où les studios côtoient les bureaux, où une enseigne « Panavision » succède à un néon « Office depot« , où l’on trouve encore quelques restaurants et deux bureaux de Poste / centre de tri. Je reconnais immédiatement le mythique studio de la Star Academy, blanc avec ses vitres brillantes, il ne manque que la fin de soirée, le bus, les fans, la pluie et Nikos avec un parapluie, wahou ! Après un petit tour dans le quartier je me présente un peu avant l’heure prévue au studio 210 et déjà une quinzaine de personnes attendent. Principalement des retraitées et ces gens semblent quasiment tous se connaitre. Nous patientons dehors et un vigile vient régulièrement demander si nous nous sommes inscrits via une agence dont le nom ne me dit rien : ces gens là (je n’en ai vu qu’un ou deux) ont le droit d’entrer en priorité. Nous, inscrits via l’autre agence, attendons quelques minutes. Les deux représentants des agences sont pourtant assis côte-à-côte à la même table pliante dans le hall, cette catégorisation m’étonne un petit peu.
Nous entrons enfin, je décline mon identité et signe le registre. On demande à la personne devant moi si elle veut venir à l’enregistrement de N’oubliez pas les paroles du lendemain matin, ça semble être une habituée. Je dépose veste, sac et téléphone au vestiaire, les appareils photo ne sont pas autorisés non-plus, bien sûr et hélas. Ensuite il faut encore passer un détecteur de métaux ! Après seulement on peut se considérer libre d’aller et venir dans le reste du hall, entre le stock de Cristaline posé par terre contre un mur (tout le monde prend sa petite bouteille), le distributeur de confiseries à prix raisonnables et les toilettes.
J’attendrai encore dans le hall de longues minutes, l’occasion d’écouter ces fameux habitués parler de leurs expériences. On analyse les performances des animateurs vus à la télé hier soir. On compare les enregistrements d’émissions. « Celle-là au moins, on rigole pour de vrai » s’exclame une sexagénaire au sujet d’un programme dont je n’ai pas entendu le nom. C’est un petit peu le café du commerce, c’est exactement comme je l’imaginais et j’adore ça.

Le vigile au fond du couloir finit par nous faire entrer sur le plateau par petits groupes. Nous traversons un couloir et au fond un deuxième vigile nous attend à l’entrée du plateau, puis un troisième au pied des gradins. En haut, ce sont des femmes, clairement encore des agences, qui nous placent en tentant de varier les couleurs. Il nous était expressément demandé de venir en habits colorés. Tout le monde ne le fait pas, certains ont bien compris que tout de noir vêtus ils seraient moins exposés. Avec mon t-shirt rose fluo je me retrouve juste sous la grue qui film le public, principalement de dos.
D’autres ont moins de chance. j’étais assez mal à l’aise pour cette mère et sa fille, toutes deux assez fortes, et habillées en gris, qu’on a placées tout en haut dans le coin, derrière la grue et à l’abri de toutes les caméras. Il n’y a pas de hasard :-/

L’arrivée au compte-gouttes des spectateurs réorganisera légèrement les gradins, mais rien de transcendant. Je serais encore plus visible, la mère et sa fille toujours sous le bras de la caméra. le chauffeur de salle arrive, ne se présente pas comme tel, il prend le relai des hôtesses pour nous placer au mieux en nous demandant de prendre nos aises (il n’y a pas assez de public, ah ah). Il fait passer des paquets de bonbons (Haribo s’il vous plaît, bonjour petite fraise Tagada !). Je prend un bonbon et fait passer, mais derrière moi un groupe d’habituées trentenaires monopolise deux ou trois sachets, ne fait pas tourner, et demande aux gens autour de leur faire passer tel ou tel paquet parce qu’elles « adorent » ça. Les petites vielles qui n’ont pour seul suspense dans la semaine la couleur de la cravate de Michel Drucker, j’aime bien. Les nanas qui se croient chez elles parce qu’elles ont dû avoir un autographe d’Arthur en 2004, j’aime déjà beaucoup moins.
Sans surprise le chauffeur de salle nous expliquera ensuite les bases (on rigole longtemps, on applaudit longtemps, …) et les spécificités de l’émission (scander son titre au bon moment, battre le rythme sur les jingles de l’orchestre, …).

Le décor, période octobre 2013.  (capture d’écran de France 2, hâtivement créditée par Pure People)

Le décor, période octobre 2013.
(capture d’écran sur France 2, par le site qui a collé son logo dessus.)

J’observe dans le même temps le plateau. Un grand classique : c’est assez petit alors que ça parait immense à la télévision. Le décor de JITVB est très beau, style 60′ avec des cubes de LED sur les bords pouvant sortir du jaune pale imitation ampoules à filament du plus bel effet. Le plus surprenant est l’écran géant qui prend tout le mur du fond : comme beaucoup d’écrans à LED, ses couleurs tirent salement sur le vert et les blancs y sont donc affreux. Mais magie de la télévision, une fois passées par la régie les images montrent un fond à la colorimétrie tout à fait normale.
Par contre, contrairement à ce que j’attendais, il ne faisait pas très chaud. J’ai à peine touché ma bouteille d’eau. L’effet des éclairages à économie d’énergie sur les plateaux modernes, peut-être.

L’enregistrement va commencer et les cadreurs se mettent en place, derrière leurs lourdes caméras sur pied pour les gros plans, assis sur un tabouret pour les caméras à l’épaule qui pourront réagir vite et filmer n’importe quoi, à la grue bien sûr, et je ne compte pas les caméras télécommandées dont les cadreurs doivent être en régie, en haut des gradins.
On commence par filmer les invités dans un coin du décor avec le public en arrière-plan pour le sommaire de l’émission. Les chroniqueurs s’installent un par un, dans l’indifférence assez générale sans que l’on puisse trop les différencier d’une maquilleuse ou d’un technicien venant servir de doublure lumière. Eric Laugérias est déjà jovial, il fait de gros yeux amusés en réponse à un petit rien du tout, cet homme à l’air cool. Vraiment cool.
Puis Sophia Aram arrive sur le plateau. On l’annonce, elle arrive, le public applaudit et là grosse surprise : Sophia entame une chanson en anglais avec le groupe présent sur le plateau (un pianiste, deux guitaristes, un batteur). C’est qu’elle a du coffre la frêle Sophia, je l’ignorais. C’est pas mal ! Un tube plus tard elle prend les commandes et nous explique ce qui va se passer. Elle n’ignore pas le public, c’est assez chaleureux.

L’enregistrement est lancé, on tape dans les mains, on hurle – ou on fait semblant – la grue me passe au dessus de la tête, l’émission se déroule plus ou moins comme en direct. Les pastilles d’Elie Semoun (« la Télé commande ») et François Berléant (« Au cabinet ») sont diffusées comme en direct sur les écrans du studio, l’occasion de faire quelques retouches maquillages. Je les trouve absolument nulles, soit dit en passant.
Voilà une chronique sur les produits oubliés de notre enfance. Période enfance des animateurs exactement, même moi je n’ai pas connu leurs croissants en rouleau à faire cuire soit-même par exemple. Jusqu’à ce qu’ils parlent des plats lyophilisées Bolino. Le seul article de la chronique que j’ai goûté (et c’était dégueulasse), et en plus les musiciens entament le fameux thème musical Bolino, reprise du non-moins célèbre « Bambino » de Dalida. Ce sera le meilleur moment de l’émission pour moi. Le groupe s’en donne à cœur joie, c’est dément.

Cette chronique, c’est Dorothée Kristy qui s’y colle, et en plein milieu de son texte elle s’interrompt : elle réalise qu’elle est à l’antenne alors qu’elle pensait qu’on diffusait des images du produit en plein écran, et ça la trouble. Comment aurait-elle géré en direct ? Il y aura au final pas mal de couacs de la part des animateurs, mais surtout de Dorothée Kristy qui butera souvent sur ses mots. Elle est pourtant rompue à l’exercice du direct après son expérience chez Morandini. Sophia Aram se prendra aussi une ou deux fois les pieds dans le tapis.  Eric Laugérias continuera de me surprendre, n’hésitant pas à prendre la parole durant l’émission pour des bons mots de qualité tirant le programme vers le haut. Homme de théâtre, ex-sociétaire des Grosses têtes sur RTL, il gère parfaitement. Pourquoi n’a-t-il pas sa propre émission ? Même celle-ci il aurait pu l’animer tiens. Les plus méritants sont les guitaristes du groupe, qui resteront debout pendant quasiment deux heures pour ne jouer que quelques notes toutes les dix minutes.

Image promotionnelle, France 2.

Image promotionnelle, France 2.

Au final Sophia Aram est top. Vraiment. Je ne comprend pas ce qu’on lui reproche. Que l’émission soit bancale, d’accord. Que tout le monde s’acharne sur Sophia en expliquant qu’elle n’est pas animatrice, c’est ridicule. Sans atteindre les sommets d’un Jean-Pierre Foucault ou d’un Nagui, elle est tout à fait capable. Sympathique, rigolote, professionnelle, Sophia Aram ne plombe pas l’enregistrement, assure le passage de plats tout en restant en connexion discrète avec le public. Elle est consciente de son rôle, et elle le gère tout à fait.
Ce fût la surprise, que dis-je, la révélation de ce tournage : non seulement l’ambiance était bonne, mais Sophia Aram plus encore. Reste que l’émission est assez inintéressante au final, sans originalité, mais les critiques à son égard sont exagérées. Sophia Aram s’en prend injustement plein la gueule.

La fin de l’émission arrive, en régie on a noté les passages ratés et il faut refaire quelques répliques. Sophia doit répéter certains lancements, parfois liés à l’invité du jour bien qu’il soit déjà parti mais ce n’est pas important. Gérard Miller, autre chroniqueur présent aujourd’hui, doit refaire une transition. On demande au public de rejouer quelques applaudissements par dessus, comme durant la première prise. Il semble que Sophia Aram ait encore quelques morceaux à reprendre mais le public est remercié, il n’est plus nécessaire.
File d’attente pour récupérer sacs, vêtements et chèques-cadeaux. Le tas de bouteilles d’eau est toujours là et certaines personnes en profitent abondamment. Il est 19h30, il fait nuit, il fait frais, je rejoins le métro non sans repenser à tous les sketchs des Guignols et aux séquences en extérieur du Bigdil qui ont été tournées au milieu de ces murs de briques.
Le lendemain je regarde l’émission à la télévision. Je me vois de dos, souvent, de face, parfois. J’essaie de remarquer les moments où Dorothée Kristy s’est plantée, ceux que Sophia a retournés, ce n’est pas évident de s’en souvenir précisément, j’abandonne cette idée. Mais surtout je suis déçu : ils ont raccourci quelques séquences et la chronique sur les produits disparus des supermarchés notamment se voit sucrer son chapitre Bolino ! Les téléspectateurs ont été privés de ce gros délire que de faire interpréter la chanson Bolino par les zicos de l’émission ! Le meilleur moment de l’émission, mon meilleur souvenir, coupé au montage ! Mais plus heureux que jamais de l’avoir vu du coup 😉

légende

Le décor, période novembre 2013.
Capture sur France 2 par votre serviteur, émission du 15 novembre 2013.

C’était il y a quinze jours. Depuis de l’eau a coulé sous les ponts et l’émission a encore été modifiée. Nouveau logo, nouvelle table, mur d’écran modifié, tout ça fait plus aéré. La partie gauche du plateau n’est plus utilisée, du public y a été ajouté. Laurent Baffie a rejoint la bande, après en avoir fait publiquement la demande. Cela suffira-t-il ? Je ne pense pas, même si l’émission flirte ces jours-ci avec les 700 000 téléspectateurs. Elle n’a pas grand chose pour concurrencer les autres chaines. Mais ce n’est pas bien grave, tout le monde rebondira derrière. Les chroniqueurs ont tous une vie à côté et je ne m’en fais pas pour Sophia Aram qui elle aussi existait avant et existera après. Et puis n’en déplaise aux mauvaises langues, elle aura prouvé qu’un humoriste peut tout à fait présenter une émission. Ce n’est pas une question d’origine artistique, c’est une question de talents. Même si, ironiquement, le talent n’est pas toujours le plus important : nous pourrions tous citer des animateurs/chroniqueurs que nous jugeons terriblement mauvais, et qui perdurent pourtant d’année en année sur nos écrans.

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